CSRD : l’AMF confirme une mise en œuvre plus mature que prévu, malgré des fragilités structurelles

10/12/2025


Un coût d'assurance inférieur aux anticipations alarmistes, une qualité de reporting en hausse et des difficultés opérationnelles encore marquées. C'est le tableau dressé par l'Autorité des marchés financiers (AMF) dans son étude Corporate Sustainability Reporting: The Way Forward consacrée aux premiers états de durabilité publiés par les grandes entreprises cotées françaises sous CSRD.

Un périmètre significatif, mais une approche qualitative assumée

L'étude repose sur l'analyse documentaire de 20 grands émetteurs français de plus de 1 000 salariés, complétée par un examen ciblé des rapports d'assurance de 91 sociétés du CAC 40 et du SBF 120. L'AMF précise qu'il ne s'agit ni d'un contrôle de supervision ni d'une validation des données publiées, mais bien d'un benchmark des pratiques de transparence et de structuration des reportings.

Une amélioration nette par rapport au NFRD

Le premier constat est sans ambiguïté : la qualité globale du reporting progresse avec la CSRD par rapport au cadre NFRD. L'AMF observe une meilleure accessibilité des informations, une comparabilité renforcée et une plus grande cohérence dans l'évaluation de la double matérialité et dans le reporting climatique.

Les entreprises ont largement structuré leurs rapports selon l'architecture ESRS, avec une généralisation du format en quatre blocs (général, environnement, social, gouvernance) et un recours croissant aux tableaux et aux référentiels croisés.

Un coût d'assurance loin des scénarios catastrophes

Sur le volet des coûts, l'étude apporte un éclairage chiffré rarement documenté jusqu'ici : les honoraires liés à l'assurance des informations de durabilité représentent en moyenne 8 % du coût total des audits, avec une fourchette allant de 1 % à 25 % selon les émetteurs.

84 % des missions ont été réalisées par les Big Four, proportion qui atteint 96 % en intégrant Mazars et Grant Thornton. Dans 99 % des cas, les auditeurs ont émis une conclusion non modifiée, avec seulement trois opinions qualifiées recensées sur l'échantillon.

Ces données viennent relativiser les estimations antérieures qui anticipaient une explosion des coûts d'audit liés à la CSRD.

Double matérialité : un socle en place, des méthodes encore hétérogènes

L'AMF souligne que la quasi-totalité des entreprises ont effectivement mis en œuvre une analyse de double matérialité. Cependant, les méthodes restent très hétérogènes : approches top-down ou bottom-up, granularité variable, différences sectorielles marquées.

Les lacunes les plus fréquentes concernent :

  • la faible transparence sur les seuils de matérialité d'impact ;

  • l'alignement imparfait entre matérialité financière et dispositifs de gestion des risques ;

  • la difficulté à documenter les paramètres d'entrée et les hypothèses utilisées.

Les bonnes pratiques identifiées portent surtout sur la matérialité financière, lorsque les entreprises explicitent des seuils liés à l'EBITDA, au chiffre d'affaires ou à des montants de risques en euros.

Lisibilité et collecte des données : le principal goulot d'étranglement

Malgré les progrès, l'AMF identifie un point de fragilité transversal : la perte de lisibilité induite par la massification des points de données exigés par les ESRS.

Les entreprises évoquent massivement :

  • des difficultés de collecte sur la chaîne de valeur ;

  • des problèmes de fiabilité des données, notamment sur les scopes 3 et certains indicateurs sociaux ;

  • une hétérogénéité marquée des formats de présentation, générant des redondances et un usage intensif des renvois croisés.

La longueur des rapports varie fortement, de 77 à 295 pages, ce qui pénalise l'accessibilité pour les utilisateurs professionnels.

Plans de transition climatique : une structure, mais des angles morts

Le reporting climatique bénéficie d'une amélioration notable par rapport aux précédentes obligations. Les plans de transition sont plus structurés et plus comparables, mais aucun ne couvre l'ensemble des exigences ESRS.

Les faiblesses les plus fréquentes concernent :

  • la traduction financière des plans ;

  • le chiffrage précis des leviers de décarbonation ;

  • la gestion et la transparence sur les émissions résiduelles.

L'AMF note par ailleurs une confusion persistante entre objectifs « net zéro » et allégations de neutralité carbone, ainsi qu'un manque de clarté dans l'utilisation des crédits carbone et des mécanismes de retrait de CO₂.

Indicateurs sociaux : une conformité formelle, un contenu encore peu opérationnel

Sur le pilier social, en particulier ESRS S1 (salariés), le rapport met en évidence un décalage entre la densité narrative des politiques affichées et leur faible traduction opérationnelle.

Les manques récurrents portent sur :

  • l'articulation explicite entre impacts identifiés et plans d'actions ;

  • la traçabilité des ressources allouées ;

  • la qualité méthodologique des indicateurs sensibles (rémunérations, salaires adéquats, ratio d'équité).

La plupart des entreprises affirment verser un « salaire adéquat », sans expliciter les référentiels retenus ni les écarts géographiques.

Vers une simplification ciblée des ESRS

Au-delà du constat, l'AMF formule des propositions opérationnelles de simplification des ESRS, en cohérence partielle avec les travaux de l'EFRAG. Les pistes privilégiées concernent :

  • la réduction du volume de datapoints redondants ;

  • l'allègement des exigences sur certaines informations financières prospectives ;

  • une meilleure hiérarchisation entre informations clés et informations de support.

L'objectif affiché est clair : préserver la comparabilité et la robustesse du cadre, sans sacrifier la lisibilité et la charge opérationnelle pour les émetteurs.

Ce que ça change pour les professionnels de la finance durable

Pour les investisseurs, sociétés de gestion et analystes ESG, ce premier cycle de reporting CSRD confirme trois tendances structurantes :

  1. La CSRD améliore effectivement la qualité et la comparabilité par rapport au NFRD.

  2. Le risque principal ne porte pas sur la fiabilité, mais sur la lisibilité et l'exploitabilité des volumes d'information.

  3. La phase de normalisation des pratiques ne fait que commencer, avec un rôle clé attendu des travaux de simplification européens.

Restez au courant de nos actu

Share
Créez votre site web gratuitement ! Ce site internet a été réalisé avec Webnode. Créez le votre gratuitement aujourd'hui ! Commencer